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“Un élu de Huy, relais discret des services de renseignement chinois ?
30 avril 2025 – 8 min
Par Sébastien Georis
L’ancien échevin et bourgmestre faisant fonction de la commune de Huy, Éric Dosogne, a été mis en garde par la Sûreté de l’État. D’après l’analyse du service belge de renseignement, le mandataire local (PS) a noué des contacts à risques avec des agents de Pékin, dépassant le contexte des relations cordiales entre la ville et les représentants du régime en Belgique.
Aux alentours de l’année 2020, la Sûreté s’est inquiétée de correspondances discrètes entre l’élu et la Chine, ainsi que l’ont appris à cinq sources la “RTBF”, “Le Soir”, “Knack” et “De Tijd”.
Parmi les sujets abordés en dehors de tout cadre officiel figurent les activités d’un adversaire commun : Samuel Cogolati. L’actuel coprésident d’Ecolo est conseiller de l’opposition à Huy et par ailleurs pourfendeur de la politique du Parti communiste chinois envers les minorités.
Par deux fois, Éric Dosogne a été recadré par la Sûreté de l’État. Espionnage ? Ingérence ? À l’époque, soit avant 2024, de tels liens cachés avec une puissance étrangère n’étaient pas passibles de poursuites pénales. La justice n’a donc pas été saisie afin de conforter ou d’écarter les soupçons.
Contacté ces derniers jours, Éric Dosogne n’a pas souhaité réagir. En octobre dernier, à la suite d’une première sollicitation, il indiquait n’avoir “jamais eu de rapports compromettants avec la Chine” et n’avoir “rien à raconter“.
Le socialiste poursuit son parcours politique communal. Et les échanges soutenus entre Huy et l’ambassade de Chine persistent.
Huy et la Chine : plus de 20 ans de contacts privilégiés
Ainsi, le jeudi 13 mars 2025, une berline noire stationne sur la Grand-Place de Huy. Un drapeau rouge étoilé flotte à l’aile du véhicule. La cité mosane reçoit le nouvel ambassadeur de Chine, apprend-on quatre jours plus tard, lorsque le bourgmestre Christophe Collignon partage la photographie d’une poignée de main avec l’ambassadeur.
La venue d’une délégation de la République populaire de Chine dans la localité de 22.000 habitants n’est pas une première.

La présence d’un institut tibétain, centre bouddhiste renommé, explique pour partie l’intérêt particulier des représentants de Pékin pour Huy. © BELGA – NICOLAS LAMBERT
En 2021, le collège avait même été invité à l’ambassade. L’existence d’un “Pacte d’amitié” signé il y a plus de 20 ans avec la ville de Taizhou et, surtout, la présence sur le territoire de la commune d’un des plus grands centres de bouddhisme tibétain d’Europe, participent de l’attrait particulier de Huy.
La Chine voyant d’un mauvais œil les revendications des Tibétains pour plus d’autonomie, les activités du centre “Yeunten Ling” retiennent une attention particulière des représentants du régime.
En outre, une figure politique locale, Éric Dosogne, s’est particulièrement appliquée à tisser des “liens de très grande amitié avec l’ambassade de Chine“, ainsi qu’il l’exprime en 2017 dans “La Libre Belgique“. Cette année-là, des experts chinois exposent à l’hôtel de ville leur vision du Tibet, vantant l’intervention de Pékin dans la région.
J’entretiens des bonnes relations depuis longtemps avec l’ambassade de Chine
En 2017 toujours, Éric Dosogne, alors échevin, se déplace en Chine pour intervenir lors d’un forum sur ” les droits de l’homme et la muséologie “. “Huy est la seule ville belge, sinon d’Europe, à être représentée“, se réjouit-il dans “La Meuse” (Sudinfo), précisant que “le voyage en avion a été pris en charge par l’ambassade de Chine“. Un déplacement tout à fait officiel et non un voyage privé comme il en a déjà effectué précédemment.
Éric Dosogne, aujourd’hui conseiller et candidat à un poste dans l’exécutif d’une intercommunale, a passé près de 30 ans au collège communal. “J’entretiens (des) bonnes relations depuis longtemps avec l’ambassade de Chine“, rappelle-t-il encore en 2020 à “L’Avenir”, quand l’ambassade offre des masques chirurgicaux à la ville afin de répondre à la crise du Covid-19.
Huy et la Chine : plus de 20 ans de contacts privilégiés. © Tous droits réservés
Ces “bonnes relations” ont-elles pris au fil du temps un tour problématique, passant d’une forme de diplomatie locale à des contacts incompatibles avec la loyauté attendue d’un mandataire public ? La question se pose dès lors que le Hutois est apparu plusieurs fois sur les radars des services de renseignement.
Repéré lors de conversations avec un agent chinois sur écoute
Éric Dosogne est repéré au détour d’entretiens téléphoniques avec un agent chinois placé sur écoute. Au début des années 2020, alors qu’il endosse le costume de bourgmestre faisant fonction en remplacement de Christophe Collignon devenu ministre régional, il aurait entrepris d’entretenir discrètement ses correspondants de Pékin de diverses thématiques.
Des échanges susceptibles, par exemple, de fournir des renseignements utiles au pouvoir communiste concernant des voix contestataires en Belgique.
Jugeant ces contacts préoccupants, la Sûreté de l’État invite Éric Dosogne à une entrevue dont l’objet est la sensibilisation aux risques d’ingérence et d’espionnage. Ce type de notification personnelle remplit une fonction de pédagogie et de prévention des risques.
Une forme d’avertissement et de recadrage aussi, dont l’intéressé n’aurait pas suffisamment tenu compte, selon des interlocuteurs requérant l’anonymat. Pour cette raison, la Sûreté l’a exceptionnellement “invité” une seconde fois.
Le PS et Samuel Cogolati avertis
Afin d’appuyer leur démarche de “sensibilisation”, les officiers de renseignement alertent le parti socialiste. Deux membres de la Sûreté informent le président, Paul Magnette, du caractère problématique des données récoltées.
A la charnière des années 2020 et 2021, l’écologiste Samuel Cogolati est également avisé par la Sûreté du risque que constituent pour lui les “amitiés chinoises” d’Éric Dosogne. Autrement dit, du risque d’une surveillance.
Ni le PS, ni Samuel Cogolati, ni la Sûreté de l’État, n’ont voulu confirmer ces informations. Le service de renseignement s’abstient systématiquement de s’exprimer sur des dossiers individuels.
Risque de surveillance
La période n’était pas anodine : en février 2021, Samuel Cogolati, alors député fédéral, dépose au Parlement une proposition de résolution visant à reconnaître le génocide de la minorité musulmane des Ouïghours par la Chine.
Dans la foulée de cette initiative, l’écologiste est visé de manière officielle par des sanctions chinoises, à l’instar d’une dizaine d’autres Européens dénonçant des atteintes aux droits humains en Chine.
Samuel Cogolati a été avisé par la Sûreté de l’État d’un risque de surveillance. © BELGA – NICOLAS MAETERLINCK
Début 2021 toujours, mais secrètement cette fois, il fait l’objet d’une tentative d’intrusion informatique. Des espions chinois auraient mené une cyberattaque sur plusieurs élus, journalistes et activistes critiques des actions du Parti communiste chinois dans le monde. Une enquête est menée par la justice américaine.
A la suite d’une plainte déposée par Samuel Cogolati, une instruction judiciaire est aussi ouverte en Belgique. La Chambre s’est constituée partie civile.
Pas d’infraction constatée au regard de la loi en vigueur avant 2024
Le dossier de renseignement relatif à Éric Dosogne, indépendant d’autres actions attribuées à la Chine, n’est quant à lui pas remonté à la justice. Rien n’indique en effet qu’Éric Dosogne a bénéficié d’une rétribution en échange de services rendus à la Chine, ce qui se serait apparenté à de la corruption.
Si, comme en témoignent ses diverses interventions, la Sûreté de l’État semble considérer que des échanges relèvent d’une forme d’ingérence, voire d’espionnage, aucun fait pénalement répréhensible dans le contexte légal de l’époque n’a été découvert.
La situation serait possiblement différente aujourd’hui. Une réforme du Code pénal entrée en vigueur le 8 avril 2024 permet désormais de poursuivre directement des faits d’espionnage ou d’ingérence, sans plus devoir nécessairement passer par la constatation d’infractions connexes comme la corruption.
Mandataires locaux et ingérence : quel suivi ?
Autre évolution : début 2024, les services belges de renseignement ont élargi le spectre de leurs notifications lorsqu’un mandataire public contribue à la survenance d’une menace. Le Premier ministre et le ministre de la Justice, ainsi que le Comité R (Comité de contrôle des services de renseignement), sont désormais avertis si les services collectent des informations sur un bourgmestre.
Ce n’était pas le cas auparavant. De septembre 2020 à fin 2023, 10 notifications relatives à des mandataires politiques ont été envoyées par la Sûreté aux ministres et au Comité R, selon des données publiées dans un rapport d’enquête du Comité. Mais la situation de l’élu hutois, pourtant suivie durant cette période, n’était pas rapportée.
Tous les faits transmis concernaient alors des parlementaires. Parmi les affaires liées à ces notifications, celle l’ancien sénateur Vlaams Belang Frank Creyelman, utilisé comme informateur et influenceur en faveur de Pékin. Son dossier est finalement remonté jusqu’à la justice. L’enquête est toujours en cours.
Les partis sondés
Dans la foulée de cette affaire, fin 2023, la RTBF avait sondé l’ensemble des partis francophones afin de savoir s’ils avaient été avertis par les services de renseignement de possibles faits d’ingérence impliquant un de leurs membres (durant la législature alors en cours). La majorité des formations faisaient état de l’absence de contact avec la Sûreté sur des dossiers particuliers.
Seul le PS n’avait pas répondu. Il apparaît aujourd’hui que le parti socialiste était informé de l’existence d’une enquête de renseignement concernant un de ses membres, Éric Dosogne.
Ecolo indiquait pour sa part que, “s’agissant de dossiers de sécurité et de sûreté nationale, nous ne ferons aucun commentaire. On peut juste préciser, si besoin en est, qu’aucun de nos mandataires ne s’est retrouvé dans une situation comme celle de cet élu Vlaams Belang“. Samuel Cogolati était alors en contact avec la Sûreté qui l’avait averti d’une possible surveillance exercée sur sa personne.
Les services étrangers ne recrutent pas nécessairement des « ténors »
Le dossier relatif à Éric Dosogne ne contenait pas d’élément suffisant pour être judiciarisé. Les démarches entreprises par le service de renseignement civil montrent cependant que le cas a été jugé préoccupant. Et il confirme un constat posé par ailleurs : pour appuyer clandestinement son influence en Europe, la Chine ne tente pas de recruter des ténors de la politique.
Le régime communiste s’adresse souvent à des personnalités moins exposées mais disposant d’un réseau qui leur permet d’approcher, d’influencer ou de monitorer les activités des véritables cibles. “Les services offensifs comme ceux de la Chine jouent sur l’ego et les motivations idéologiques ou financières pour persuader les individus de coopérer à l’ingérence“, contextualisait la Sûreté dans son rapport annuel 2023.
Nous nous opposons à la stigmatisation des interactions normales qui pourrait entraver les échanges amicaux entre la Chine et la Belgique
Dans le cadre d’une enquête baptisée “China Targets” menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), une série de questions a été soumise à l’ambassade de Chine en Belgique. L’une d’entre elles portait sur les “relations étroites” liant Éric Dosogne à l’ambassade.
En réponse, l’ambassade de Chine se réfère à la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques qui “confie aux ambassades la mission de développer leurs relations économiques, culturelles et scientifiques et de promouvoir les relations amicales entre l’État d’envoi et l’État d’accueil “. “Nous nous opposons fermement à la stigmatisation et à l’étiquetage des interactions normales qui pourraient entraver ou freiner les échanges amicaux entre la Chine et la Belgique“, complète la représentation chinoise.
La Ville de Huy n’entend en tout cas pas couper les ponts avec la Chine, mettant en exergue l’intérêt de ces relations au niveau touristique. Lors du conseil communal qui suivait la visite de l’ambassadeur au mois de mars, le bourgmestre Christophe Collignon a rappelé, en réponse à une question de Samuel Cogolati, qu’il n’y avait pas de rupture diplomatique entre la Chine et la Belgique.
Source: https://www.rtbf.be/article/un-elu-de-huy-relais-discret-des-services-de-renseignement-chinois-11539527
