
© Getty Images / Petite fille, assise dans le noir, jouant avec un ordinateur portable. Image d’illustration.
“C’est quoi le réseau 764 ? Comprendre cette ultraviolence en ligne pour mieux protéger nos jeunes
15 janvier 2026 • 6 min
Néonazis, misogynes, pédocriminels, nihilistes : derrière le chiffre 764 se cache l’un des réseaux en ligne les plus violents et inquiétants observés ces dernières années. Longtemps cantonné à des forums obscurs, ce phénomène attire aujourd’hui l’attention des services de renseignement et des associations de protection de l’enfance, en Belgique comme ailleurs en Europe. Décryptage d’un réseau qui s’attaque directement aux mineurs les plus vulnérables.
Info – par Véronique Wese
Une enquête du quotidien Le Monde avait mis en lumière le fonctionnement et l’ampleur du réseau 764. Selon le journal, ce réseau est apparu en 2021, en pleine pandémie de Covid-19, sur des plateformes comme Discord et Telegram. Il a été fondé par un adolescent texan, Bradley Cadenhead, alors âgé de 15 ans. Arrêté depuis, il a été condamné à 80 ans de prison aux États-Unis.
L’objectif est de provoquer ou d’accélérer l’effondrement de la société à travers la violence
Le département américain de la Justice décrit 764 comme un réseau d’“extrémisme violent nihiliste”, animé par une idéologie dite “accélérationniste”. “L’objectif étant de provoquer ou d’accélérer l’effondrement de la société à travers la violence” perçue comme inévitable et souhaitable, comme l’a souligné Nel Broothaerts, CEO de Child Focus, sur La Première mardi matin. Les références idéologiques sont multiples : néonazisme, misogynie, satanisme et racisme, le tout au service d’un culte de l’ultraviolence.
Des passages à l’acte bien réels
Si l’univers de 764 se développe en ligne, les faits qui lui sont associés sont bien concrets. Toujours selon Le Monde, certains membres doivent prouver leur engagement en diffusant des vidéos d’actes violents : sévices infligés à des animaux, automutilations forcées de jeunes filles, voire homicides.
Le 23 août dernier, un jeune Français de 21 ans a été arrêté en Normandie après la découverte, par les enquêteurs, de vidéos pédopornographiques et d’images montrant des adolescentes contraintes de s’infliger des sévices, un dossier évoqué notamment par Le Monde dans son enquête sur le réseau 764.
Toujours selon cette enquête, le phénomène a déjà conduit à des passages à l’acte meurtriers en Europe. En 2022, un adolescent allemand de 17 ans, résidant en Roumanie, a ainsi diffusé en direct le meurtre d’une femme. Il a depuis été condamné à 14 ans de prison.
Des investigations ont également été ouvertes dans plusieurs pays européens – notamment au Royaume-Uni, en Suède, en Italie, en Espagne, en Allemagne ou en Grèce – pour des faits allant de la sextorsion de mineurs à la préparation d’attentats, comme l’ont confirmé des sources policières et judiciaires relayées par Le Monde et par plusieurs médias de service public européens, dont la RTS.
Un mode opératoire rodé, qui vise les mineurs
Le fonctionnement du réseau est désormais bien identifié par les autorités. Le dernier rapport annuel de la Sûreté de l’État décrit 764 comme “une communauté extrémiste transnationale, composée de centaines de groupes privés et publics interconnectés, principalement actifs sur Telegram et Discord.”
Le recrutement débute souvent dans des espaces en apparence anodins : communautés de jeux en ligne, plateformes populaires comme Minecraft ou Roblox, ou faux groupes de soutien sur les réseaux sociaux. Les recruteurs ciblent délibérément des jeunes fragilisés, puis déplacent progressivement les échanges vers des discussions privées.
Les victimes sont poussées à envoyer des images, souvent sexuelles, qui servent ensuite de levier de chantage. Certaines sont contraintes de s’automutiler ou de se marquer la peau du nom de leur agresseur, des pratiques appelées “cut-signs”. Dans une dynamique quasi sectaire, des victimes peuvent être transformées en exécutantes, participant à leur tour à la violence du groupe.
Découvrez ici le rapport annuel 2025 de la Sûreté de l’État (VSSE)
Une violence gratuite, pensée pour humilier et briser
Pour les associations de protection de l’enfance, la particularité de ces réseaux tient à leur brutalité assumée. Comme l’expliquait la CEO de Child Focus, “on ne parle plus d’argent, mais d’humilier pour humilier”. Selon elle, la violence exercée n’a plus nécessairement de finalité financière ou idéologique structurée.“Le but, c’est de détruire psychologiquement la victime, de la pousser toujours plus loin, parfois jusqu’à ce qu’elle s’effondre”, explique-t-elle, évoquant des mécanismes de domination qui s’installent progressivement et ciblent des jeunes particulièrement vulnérables.
Le but, c’est de détruire psychologiquement la victime, de la pousser toujours plus loin, parfois jusqu’à ce qu’elle s’effondre
Selon les analyses relayées par Le Monde et confirmées par plusieurs services de sécurité européens, la majorité des personnes impliquées dans le réseau 764 sont des adolescents ou de très jeunes adultes, le plus souvent âgés de 14 à 20 ans.
Le rapport annuel de la Sûreté de l’État souligne par ailleurs que, depuis l’arrestation de son fondateur, “le réseau s’est fragmenté en une multitude de groupes plus petits, souvent éphémères”. Tous reposent néanmoins sur la même logique interne : une surenchère permanente de violence, de cruauté et d’humiliation, ces actes constituant un critère central de reconnaissance et de prestige au sein de ces communautés.
Une menace désormais identifiée en Belgique
En Belgique aussi, le phénomène inquiète. La Sûreté de l’État indique qu’“une dizaine d’auteurs, comptant chacun plusieurs victimes à leur actif, a déjà pu être identifiée en Belgique mais il ne s’agit probablement que de la partie émergée de l’iceberg”. Le FBI classe ces réseaux dans la catégorie de l’extrémisme violent nihiliste, une mouvance difficile à détecter, car elle ne repose pas sur une idéologie unique mais sur la fascination pour la cruauté et la transgression.
Comment protéger les enfants face à ce type de réseaux ?
Les spécialistes de la protection de l’enfance s’accordent sur un point : la prévention passe avant tout par le dialogue. Maintenir une communication ouverte, sans jugement, et s’intéresser aux usages numériques des adolescents reste essentiel pour détecter une situation à risque. Child Focus rappelle que certains changements de comportement doivent alerter, comme un secret excessif autour des activités en ligne, un isolement soudain, la création de nouveaux comptes ou pseudonymes inquiétants, un discours de plus en plus extrême ou encore des signes d’automutilation.
Nel Broothaerts insiste également sur la difficulté, pour les parents, de détecter ces phénomènes à temps. “Ces groupes savent très bien repérer les fragilités. Ils donnent d’abord de l’attention, de la reconnaissance, avant d’imposer des demandes de plus en plus violentes”, explique la responsable de Child Focus.
Il faut oser poser des questions et demander de l’aide
Elle appelle les adultes à rester attentifs aux changements de comportement et à ne pas minimiser certains signaux. “Quand un jeune se replie sur lui-même, devient extrêmement secret sur ses activités en ligne ou montre des signes de détresse, il faut oser poser des questions et demander de l’aide”, souligne-t-elle.
L’Union européenne veut renforcer la protection des mineurs en ligne
Face à ces dérives, les autorités européennes entendent également renforcer le cadre légal. L’Union européenne souhaite mieux encadrer les plateformes numériques afin de limiter l’exposition des mineurs à des contenus dangereux et à des interactions à risque. Le Parlement européen soutient notamment des mesures visant à renforcer les paramètres de confidentialité par défaut, à mieux contrôler les contacts entre adultes et mineurs, à limiter certains mécanismes addictifs et à imposer davantage d’obligations aux plateformes en matière de modération et de signalement.
Dans ce contexte, les parents sont encouragés à “se familiariser avec les outils de contrôle parental”, à vérifier les paramètres de confidentialité des applications utilisées et à rappeler aux jeunes qu’aucune image intime ne doit être partagée en ligne. Des recommandations régulièrement mises en avant par Child Focus dans ses campagnes de prévention et ses actions de sensibilisation. L’association souligne enfin que toute situation de doute ou d’inquiétude peut faire l’objet d’un signalement et que des dispositifs d’accompagnement existent pour les familles confrontées à ce type de violences numériques.
Un phénomène en constante mutation
Le réseau 764 n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une galaxie plus large de groupes violents en ligne, inspirés notamment par des mouvements nihilistes et satanistes plus anciens, comme le souligne Le Monde. Leur capacité d’adaptation et leur fragmentation rendent leur démantèlement complexe.
Face à cette menace mouvante, comprendre ce qu’est le réseau 764 et savoir comment s’en protéger constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour aider les enfants et les adolescents à évoluer dans un environnement numérique plus sûr.
Source: https://www.rtbf.be/article/c-est-quoi-le-reseau-764-comprendre-cette-ultraviolence-en-ligne-pour-mieux-proteger-nos-jeunes-11662034
