
Énergie Caroline Sury 15 avril 2026 05:00 – Mise à jour 15 avril 2026 07:50
En plein essor à Bruxelles, les communautés d’énergie restent marginales en Wallonie, freinées par une véritable usine à gaz administrative et technique.
Le résumé
- À Bruxelles, les communautés d’énergie se développent rapidement grâce à un cadre simple, digitalisé et bien accompagné
- En Wallonie, le système reste marginal et freiné par une mécanique administrative, technique et informatique très lourde.
- Des solutions existent et une réforme est annoncée, mais le modèle ne pourra décoller qu’en simplifiant fortement le dispositif.
Présentées comme un levier clé de la transition énergétique, les communautés d’énergie (CE) doivent permettre aux citoyens de partager leur électricité locale et de réduire leur facture. Mais en Wallonie, le modèle peine à décoller.
À l’inverse, Bruxelles affiche une croissance rapide. Au 17 mars 2026, Brugel, le régulateur bruxellois du marché de l’énergie, recensait 27 projets actifs, 1.311 participants et 22,33 MWc de puissance photovoltaïque partagée. Au total, 31 communautés ont déjà été autorisées dans la Région.

“Mais une autorisation ne signifie pas que la communauté est déjà active”, précise sa porte-parole, Adeline Moerenhout. “Certaines attendent d’avoir réuni suffisamment de membres avant de se lancer.”
Cette progression des CE (et du partage d’énergie plus généralement) s’explique notamment par un cadre stabilisé et l’émergence d’acteurs spécialisés capables d’accompagner les porteurs de projet et de prendre en charge les démarches administratives, ce qui contribue à lever certains freins.
Un parcours administratif dissuasif
Le contraste avec la Wallonie est saisissant. Sur le papier, le cadre existe depuis 2023. Mais dans les faits, seules huit communautés d’énergie ont été notifiées auprès de la Cwape (le régulateur wallon du marché de l’énergie), dont cinq seulement disposent d’une autorisation de partage.
Sur le terrain, les acteurs décrivent un système lourd et difficilement opérationnel. Lancer une communauté d’énergie implique de franchir une succession d’étapes administratives: création d’une structure, notifications, autorisations, validations techniques, conventions avec le gestionnaire de réseau.
Même dans un scénario optimal, il faut compter près de cinq mois avant de partager le premier kilowattheure. “À titre de comparaison, à Bruxelles, la même démarche est bouclée en 60 jours garantis par la loi, via un formulaire entièrement dématérialisé et un interlocuteur unique“, réagit Kevin Joris, porte-parole d’Helios-Group, une entreprise qui accompagne la création, le déploiement et la gestion de communautés d’énergie.
Et une fois la communauté créée, la complexité persiste. Chaque nouvel entrant peut entraîner de nouvelles démarches. Modifier un projet ou adapter une clé de répartition implique souvent de relancer des processus. En clair, ce qui devrait être un système souple devient rigide et lent.
Cette lourdeur ne s’arrête pas là: des surcoûts appliqués par certains fournisseurs d’électricité (jusqu’à 150 euros/an par membre) viennent également peser sur la rentabilité du modèle.

Des blocages techniques et informatiques
À cela s’ajoutent des contraintes techniques. Pour participer, chaque membre doit disposer d’un compteur communicant correctement configuré (en registre 3 ou ” R3″) afin de permettre la lecture des données quart-horaires. Dans les faits, cette étape peut prendre plusieurs semaines et bloquer l’ensemble d’un groupe si un seul participant n’est pas en ordre.
À Bruxelles, cette demande de configuration est gérée directement par Sibelga, son gestionnaire de réseau et de distribution (GRD). En Wallonie, elle relève du fournisseur d’électricité, qui doit en faire la demande au GRD.
Le cas de la communauté Lasnenergie illustre ces blocages. Cette communauté, qui compte plusieurs dizaines de participants, fait face à de nombreux retards liés à l’activation du R3. “Malgré un suivi actif dossier par dossier, chaque blocage individuel retarde l’ensemble du groupe et mobilise une énergie administrative disproportionnée par rapport à l’enjeu technique réel”, explique Kevin Joris.Une ASBL, qui ne peut pas facturer ses membres se retrouve à absorber des charges fixes (gestion, logiciels, comptabilité, assurances), sans recettes correspondantes.

Kevin Joris, Porte-parole d’Helios-Group
Maillon critique: la gestion des données
Mais le principal point de blocage reste la gestion des données. Le partage d’énergie repose sur un mécanisme précis: toutes les
15 minutes, les volumes produits et consommés doivent être comparés pour répartir correctement l’électricité.
Or, en Wallonie, ces données sont encore souvent transmises de manière tardive ou manuelle, avec des erreurs à la clé. Certaines communautés ne peuvent tout simplement pas facturer leurs membres, faute d’informations fiables.
“Une ASBL qui ne peut pas facturer ses membres se retrouve à absorber des charges fixes (gestion, logiciels, comptabilité, assurances), sans recettes correspondantes”, analyse Kevin Joris.
Le cas de la communauté Énergie Libre, la première CE citoyenne de Wallonie, illustre ces dérives. Lancée en 2024, elle a obtenu son autorisation en mai 2025, mais elle reste confrontée à des données de comptage incorrectes, rendant toute facturation impossible. Plusieurs dizaines de membres, pourtant en ordre administrativement, attendent par ailleurs toujours de pouvoir participer pleinement au partage.
“Le problème n’est pas le principe. Le problème est l’implémentation wallonne du principe”, résume Kevin Joris. Autrement dit, le modèle fonctionne ailleurs (voir encadré), mais bute en Wallonie sur un empilement de contraintes administratives, techniques et informatiques.
Des solutions identifiées, une réforme attendue
Pourtant, la Cwape, a déjà identifié les principaux blocages. Dans un rapport publié en février 2025 (et transmis au cabinet de la ministre de l’Énergie), le régulateur pointe notamment la complexité administrative et le manque d’outils adaptés, et propose une série de mesures concrètes.
Parmi celles-ci figurent une simplification des procédures (notification unique auprès du gestionnaire de réseau, réduction des délais, suppression de certaines étapes), une digitalisation accrue, ainsi que la mise en place d’un facilitateur pour accompagner les porteurs de projet. La Cwape recommande également d’adapter les systèmes informatiques du marché, notamment pour permettre la transmission automatique des volumes d’électricité partagés aux fournisseurs.
Du côté politique, le cabinet de la ministre wallonne de l’Énergie, Cécile Neven, indique être conscient des difficultés rencontrées sur le terrain. Une réforme est en cours de préparation, avec pour objectif de “simplifier et accélérer les procédures, flexibiliser les modèles, tout en garantissant un cadre fiable et contrôlé”. Les recommandations de la Cwape sont intégrées à cette réflexion.
Des ajustements concrets sont en préparation, avec une volonté d’aboutir rapidement. Le cabinet vise une adoption de la réforme à l’automne, en première lecture, avant une consultation des parties prenantes.
Un enjeu clé pour les prosumers
L’enjeu est loin d’être anecdotique. À l’heure où les prosumers devront de plus en plus valoriser leur production localement, avec la fin progressive du mécanisme du compteur qui tourne à l’envers à l’horizon 2030, le partage d’énergie pourrait jouer un rôle clé. “À condition de sortir de l’usine à gaz”, conclut Rémi Thirion, vice-président de BeProsumer, l’asbl qui défend les droits des prosumers.
Comment fonctionne une communauté d’énergie?
Derrière le concept encore flou de “communauté d’énergie” (CE) se cache un mécanisme assez simple. À Bruxelles, certaines initiatives permettent déjà de comprendre concrètement comment ce modèle fonctionne au quotidien. Exemple avec la communauté “Illuminons notre quartier”, première autorisée par Brugel en mai 2023 et qui approche désormais les 1.000 membres.
Le principe de base est celui d’un circuit court de l’électricité. D’un côté, des ménages équipés de panneaux photovoltaïques produisent de l’électricité. De l’autre, des consommateurs – voisins, commerces ou habitants du quartier – en ont besoin. La communauté sert d’intermédiaire: elle rachète le surplus des producteurs et le revend aux consommateurs, à un prix fixé à l’avance.
Dans le cas d’”Illuminons notre quartier”, ce prix est volontairement simple et stable: 6 cents/kWh pour les producteurs (contre 1 à 3 cents/kWh via un fournisseur), 9 cents pour les consommateurs (contre 15 à 18 cents).
En pratique
Concrètement, l’électricité ne circule pas directement d’un toit vers un autre logement. Elle passe toujours par le réseau. Ce qui change, c’est la manière dont elle est comptabilisée. Toutes les 15 minutes, les volumes produits et consommés par les membres sont comparés. Si un participant injecte de l’électricité au moment où un autre en consomme, la transaction est “réconciliée” sur le plan comptable.
“Par exemple, quatre propriétaires de panneaux produisent ensemble 1.000 kWh en 15 minutes et deux consommateurs consomment chacun 300 kWh”, explique Grégory Van Eerdenbrugghe, l’un des membres fondateurs. “La communauté va donc acheter 600 kWh aux producteurs et les revendre aux consommateurs. Les 400 kWh restants seront injectés sur le réseau.”
Pour le consommateur, cela se traduit par une double facture: une partie de l’électricité continue d’être fournie par son fournisseur classique, et une autre provient de la communauté. Même logique pour le producteur.
À cela s’ajoutent les frais de réseau, qui varient selon la proximité entre membres. Plus ils sont proches, plus ces frais peuvent être réduits, sans jamais dépasser ceux d’un fournisseur classique.
Un accès simplifié
Un autre point distingue Bruxelles: les fournisseurs n’y facturent pas de frais administratifs, car les données sont transmises automatiquement par le gestionnaire de réseau. En Wallonie et en Flandre, ces frais peuvent dépasser 120 euros par an.
L’accès au système est relativement simple et peu coûteux. Dans le cas d’Illuminons notre quartier, l’inscription se fait en ligne en quelques clics, tandis que la cotisation annuelle s’élève à seulement 5 euros. Il faut toutefois habiter la Région bruxelloise et disposer d’un compteur intelligent (le remplacement d’un compteur analogique par un compteur intelligent est gratuit).
Une fois ces critères remplis, l’intégration peut aller vite. “Si quelqu’un signe en fin de mois, il peut généralement rejoindre la communauté dès le mois suivant”, précise Grégory Van Eerdenbrugghe. “Le gestionnaire de réseau Sibelga traite les demandes en cinq jours ouvrables.”
Autre élément important: la flexibilité. Un membre peut quitter une communauté d’énergie à tout moment. Depuis le 1ᵉʳ janvier, ce délai a même été réduit à 24 heures, sans frais.
Source: https://www.lecho.be/monargent/energie/communautes-d-energie-le-modele-bruxellois-decolle-la-wallonie-bloque/10656493.html?source=netto
